dimanche 11 mars 2012

Création mondiale par l’Opéra de Lyon du bouleversant « Terre et cendres », opéra de Jérôme Combier sur un livret d’Atiq Rahimi


Lyon, Théâtre de la Croix-Rousse, samedi 10 mars 2012
 Louis Gourbeix (Yassin), HamidReza Javdan (Dastaguir), Ariana Vafadari (Zaynab)
A 40 ans, Jérôme Combier est l’un des compositeurs français les plus en vue et originaux de la jeune génération. Cette réputation lui a valu la commande de deux opéras qu’il a écrits en un an pour deux des institutions lyriques les plus importantes de France, le Festival d’Aix-en-Provence, où il a donné Austerlitz d’après W. G. Sebald l’été dernier, et l’Opéra national de Lyon, qui vient de créer, Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon dans le cadre de la biennale Musiques en scène, Terre et Cendres, composé sur un livret du romancier et réalisateur afghan Atiq Rahimi. L’action, qui se déroule pendant la guerre des indépendantistes afghans contre l’Union Soviétique, conte l’histoire d’un vieil homme qui cherche à annoncer à son fils que tous les habitants de leur village sont morts sous des bombardements… 
 HamidReza Javdan (Dastaguir) et Olivier Hernandez (Mourad)
Elève d’Emmanuel Nunes et de Michael Levinas au Conservatoire de Paris, directeur artistique de l’ensemble Cairn qu’il a fondé en 1997, auteur d’une thèse de doctorat consacrée à Anton Webern, épris d’arts plastiques et de théâtre, Jérôme Combier parcourt le monde, du Japon au Kazakhstan et l’Ouzbékistan, où il aime à se plonger dans la collecte des musiques et cultures ethniques. Pensionnaire de la Villa Médicis à Rome en 2005, il y compose une œuvre remarquable pour grand orchestre, Gris Cendre, inspirée de Samuel Beckett et créée à Lyon en 2006. « Plutôt qu’un opéra, précise Combier, j’ai développé avec Terre et Cendres une forme personnelle de théâtre qui alterne conte récité, brefs dialogues, chants écrits et musique épurée percée de violents soubresauts. » Ce qui rapproche Combier de Rahimi, qui a tiré un film de son roman dès 2004, outre l’attrait pour l’Asie centrale, est la structure littéraire occidentale du roman mue par une économie de moyens qui permet l’apparition fulgurante d’images, souvent agressives parfois lyriques, comme seuls les conteurs savent en inventer. « Je m’interroge sur l’universalité de ces drames du monde, de ces guerres interminables, dit Combier. En quoi nous, Occidentaux bien protégés dans nos vies, au nom de quelle universalité pouvons-nous nous ’’réclamer’’ de ces conflits lointains ? Comme tout drame, semble-t-il, ces terribles guerres sont fondamentalement liées à ceux qui les vivent. » L'écriture de Rahimi, qui a réalisé pour Combier un livret à la fois abstrait et onirique, est faite de phrases rapides, de rythmes enlevés, de mots simples qui octroient une efficacité pathétique à la tragédie et à la douleur exprimées d’un bout à l’autre de l’œuvre, mais aussi la narration à la seconde personne, l’évocation de la littérature afghane. Le tout a stimulé l’imaginaire du compositeur et l’a conduit à trouver une forme spécifique à sa partition. Cette « fable à la fois belle et violente » met en scène deux comédiens et un chanteur enfant à qui s’ajoute un chœur mixte de six chanteurs. Fractionné en trois parties (l’attente, le doute, la dignité), Terre et Cendres est le reflet de l’attirance de Combier pour les musiques traditionnelles qu’il utilise néanmoins avec discrétion, insérant davantage des couleurs et des climats que des évocations. 
 Julian Negulesco (le Conteur / Mirza Qadir)
Sur le plateau du Théâtre de la Croix-Rousse, le metteur en scène Yoshi Oïda a scindé l’espace en deux. Sur les deux-tiers coté cour, un impressionnant décor de cinéma réalisé par Tom Schenk fait de ruines, sol convulsé, véhicule carbonisé, murs de béton explosés… Nous sommes en état de guerre, indubitablement, et les costumes, tout aussi précis signés Richard Hudson, nous signifient que nous sommes bel et bien en Afghanistan... Pas de place donc pour l’onirisme voulu par le compositeur, donc, tant le cadre est hyperréaliste, allant de ce fait à l’encontre du climat brossé par la musique. Côté jardin, un ensemble instrumental de treize musiciens superbement tenus par des premiers pupitres de l’Orchestre de l’Opera de Lyon, avec un accordéon dont les nostalgiques sonorités émergent de temps à autres et qui assure l’assise harmonique, et, surtout, un zarb, instrument à percussion de peau iranien joué à main nue dont le jeu est d’une extrême difficulté mais remarquablement tenu par Sylvain Lemêtre, élève de celui qui introduisit l’instrument en France, Jean-Pierre Drouet. La musique de Combier ne fait jamais redondance avec le texte, cherchant au contraire la distanciation, sauf exception, particulièrement lors de l’évocation des bombardements. Les musiciens de l’Opéra se sont assurément engagés dans l’aventure qui leur a été proposée par le compositeur, avec qui ils travaillent depuis le mois de janvier à la mise au point de leur interprétation, certains ayant même préparé leurs propres instruments pour réaliser plus précisément l’exécution des micro-intervalles, à l’instar du trompettiste Pascal Geay. Parmi les instruments à percussion extra européens, un tambour kenkeni (Afrique), un tambour malbar (réunionnais), un tambour asiatique, des gongs chinois et thaïlandais, des congas, un tam-tam et des cymbales chinois… Combier a ainsi universalisé son propos, portant la guerre afghane à la hauteur du symbole de toutes les guerres. D’où le hiatus formé par la mise en scène d’Oïda trop marquée par le film de Rahimi et qui, de ce fait, plonge de façon trop affirmée dans les paysages et les êtres afghans. Autre problème, le chœur des ombres souhaité par Combier mais qui, dans le spectacle, n’a rien d’une ombre tant il est présent, au point de gêner lorsqu’il est inoccupé et statique, se contentant d’assister passivement à l’action.
 HamidReza Javdan (Dastaguir)
Néanmoins, ce réalisme excessif n’affecte en rien la musique, qui incite au contraire à l’introspection, et il convient de saluer l’excellence de la distribution, avec deux remarquables comédiens, Julian Negulesco, à la fois commentateur et acteur du drame puisqu’il incarne le conteur et le marchand Mirza Qadir, et, surtout, HamidReza Javdan, comédien iranien, qui est ici le grand-père Dastaguir perdu et peu courageux qui cherche à rejoindre son fils accompagné de son petit-fils devenu sourd pendant le bombardement de leur village au cours duquel tout les villageois sont morts à l’instar du reste de la famille. Mais veut-il vraiment retrouver son fils, puisqu’il évoque toutes sortes de raisons pour ne pas se rendre à la mine où il travaille au loin. Un troisième comédien, Juan Carlos Benitez, est plus effacé, campant un gardien qui nettoie sans cesse une kalachnikov et que Dastaguir a chargé de lui trouver un véhicule de passage qui puisse le conduire auprès de son fils. Un regret pourtant, les trois comédiens sont munis de micros, ce qui hypertrophie leur présence, qui perd ainsi en naturel. Un grand moment dans le récit d’onirisme lorsque le conteur dit du fond du plateau d’une voix emplie d’émotion un magnifique poème épique du XIe siècle en langue persane.
 Julian Negulesco (le Conteur / Mirza Qadir)
Les rôles chantés appartiennent à un autre monde, déconnecté de la tragique réalité. Tout d'abord le petit-fils, Yassin, campé par un émouvant enfant de la Maîtrise de l’Opéra de Lyon, Louis Gourbeix. S’il s’exprime par le chant c’est parce qu’il est engoncé dans sa solitude de sourd, au point de penser que la guerre a fait perdre à tout le monde ses cordes vocales. La voix de soprano pleine mais fragile et aux intonations peu sûres rend plus prégnant le cauchemar vécu par ce petit être innocent. Six autres chanteurs (trois femmes et trois hommes) forment un chœur d’où sortent trois solistes, le fils Mourad, à qui Dastaguir ne cesse de songer en quête de la façon dont il pourrait annoncer la mort de sa mère, de sa femme et de ses deux autres enfants, campé par le solide ténor Olivier Hernandez, mais aussi deux figures de femmes, les mezzo-soprano Sarah Breton en Mahro, l’épouse morte de Dastaguir, et Ariana Vafadari en Zaynad, sa belle-fille qui s’est jetée nue dans les flammes du hammam où elle prenait son bain au moment où les bombes sont tombées.

Bruno Serrou
Jusqu’au 21 mars. Théâtre de la Croix Rousse, 04.72.07.49.49, www.croix-rousse.com. Rés. : Opéra de Lyon, 0.826.305.325, www.opera-lyon.com ; Festival Musiques en scène, www.2012.bmes-lyon.fr

Crédit photos : (c) Opéra national de Lyon

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