mercredi 16 janvier 2013

Portrait de Francesco Filidei, compositeur italien de 39 ans actuellement en résidence Villa Médicis à Rome


Francesco Filidei (né en 1973). Photo : (c) Villa Médicis, DR

Le portrait ci-dessous a été écrit pour le quotidien La Croix, qui l'a publié le 4 janvier 2012. Le talent de Francisco Filidei et les promesses que laisse percer cette belle personnalité m'incitent à porter ce texte à la connaissance des lecteurs de ce blog

« Un compositeur ne peut se contenter d’écrire de la bonne musique, il se doit de chercher, s’enthousiasme Francesco Filidei. Je sculpte et colore le temps, le découpe en segments. La notion de temps, liée à l’ontologique - qui est-on, d’où vient-on, etc. -, est le socle de la pensée. La musique est extraordinaire car elle englobe spirituel, intellect, physique. Elle est la vie. En découpant le temps, je l’agence avec des signaux qui sont sons, silences, gestes, le tout attaché à la perception. Si je demande à un clarinettiste de ne pas jouer et que je dis au public qu’il exécute un son quasi inaudible, il se trouvera quelqu’un pour dire ’’j’ai entendu’’. Il ne s’agit plus de son mais de perception. A travers le temps perceptible, je peux mieux comprendre, la naissance, la vie et la mort. Ce qui compte, ce n’est pas le résultat mais l’origine, ce qui est caché à l’intérieur de l’œuvre. Beaucoup de musiques d’aujourd’hui sont très bien écrites mais l’on n’y perçoit pas de questions. Une musique comme la mienne ne peut naître que dans un contexte chrétien. »

Né à Pise en 1973, Francesco Filidei est de la lignée des musiciens italiens qui illumine la musique depuis le XIe siècle. Compositeur-organiste, pensionnaire de la Villa Médicis, il est le disciple de Salvatore Sciarrino et de Jean Guillou. Ayant commencé à dessiner des notes de musique à l’école élémentaire, et voulant devenir compositeur à 11 ans, il entre au conservatoire de Florence, où il tente en vain d’étudier avec Sciarrino. Il l’a finalement rejoint à Dobbiaco, puis s’est inscrit à ses cours Città di Castello. Sciarrino dit à propos de son élève : « Essayez d’imaginer une musique qui a perdu l’élément sonore. Ce qui reste est murmure, squelette, mais riche en sons presque mécaniques créés par les mains qui touchent et caressent les instruments. Telle est la musique de Filidei. Son style très personnel est sans compromis et au fil des ans elle se fait plus austère. En dépit de la sphère apparemment limitée du genre de bruits qu’il utilise, ses œuvres respirent et gagnent en plénitude. » En 1999, Filidei entre au Conservatoire de Paris dans les classes de Marco Stroppa et Frédéric Durieux. Il rejoint Guillou dont il a été l’élève à Zurich et entre au Cursus de composition de l’IRCAM. « En Italie, c’est comme dans un asile psychiatrique, il n’y a pas de possibilité de développement. Il me fallait donc partir ! » 

C’est avec l’orgue que Filidei est né à la musique. «Un oncle jouait en amateur. A ma naissance, mon père vendait des aspirateurs. C’est pourquoi il m’a laissé libre de mes choix, et lorsque, en crise d’adolescence, j’ai eu des problèmes à l’école au point de vouloir arrêter la musique, il m’a poussé à continuer. » Enfant, à Pise, il jouait à la tribune de sa paroisse, accompagnant les offices. Devenu l’élève de l’organiste du Dôme, il en devient l’assistant. « L’orgue offre la possibilité de s’exprimer avec les mains, les pieds et la tête, d’avoir un orchestre entier et un espace infini à gérer en même temps. Mais c’est surtout la composition en direct et les rapports avec l’histoire. » Organiste de la Chapelle de la Médaille miraculeuse à Paris, il renonce en 2008 pour se rendre Casa Velázquez à Madrid comme pensionnaire. Aujourd’hui, il est l’un des assistants de Guillou à Saint-Eustache. « Pendant les offices, je joue Berio, Ligeti, j’improvise dans tous les styles. Dans cette église, je retrouve le sens du sacré avec une musique qui  n’est pas d’accompagnement mais créative. Mais seule compte la réussite de la liturgie. »

Maîtrisant le son jusqu’au plus secret, Filidei se concentre sur ses limites. « Ce travail sur l’absence du son est pour moi comme un carême, car l’expérience naît des bornes que je me fixe. Nul ne sait quand naît un son. Je cherche les prémices de sa gésine pour comprendre son origine, ce qui me conduit à m’interroger sur ma propre naissance. » Préoccupé par le son et sa genèse, Filidei est allé jusqu’à concevoir des pièces nécessitant une audition bouchons dans les oreilles pour susciter l’écoute intérieure. Sa première pièce d’orchestre consistait à tourner les pages des partitions. « La musique et la vie sont inséparables, dit-il. Cette obsession du silence m’a rendu dépressif. Lorsque j’ai voulu en sortir, je me suis tourné vers Beethoven, Stockhausen, qui ont pensé la musique de façon cosmique. C’est ainsi que j’ai conçu un cycle de cinq mouvements symphoniques lié à l’orgue. » Ce cycle en devenir se veut hommage à des orgues historiques et à ceux qui s’y sont illustrés, l’orgue de Latran à Rome de Frescobaldi, celui de Saint-Sulpice à Paris de Louis Vierne, le Silbermann de Neubourg joué par Bach, l’orgue de Saint-Florian à Linz de Bruckner, celui d’Antonio Cabezón à Palencia. Autre projet, un opéra consacré à Giordano Bruno. Quoique maîtrisant l’électronique, il ne l’utilise pas. Ce qui compte à ses yeux c’est l’homme. « Ma musique n’est pas à écouter mais pour écouter. Si je claque mes mains, je mets l’auditeur en situation d’attente, donc d’écoute. Mais la plupart des gens appréhendent l’inconnu, n’aimant pas être déstabilisés. La société ne peut être fondée sur l’inconnu, qui suscite la peur du vide. D’où l’omniprésence de la musique d’ameublement. Or, cette musique est très fasciste car elle empêche de parler. Ne pas parler pendant un concert classique tient du respect, mais là, c’est une question de dB, qui, en outre, détruit l’oreille. C’est une drogue. »

Bruno Serrou

2 commentaires:

  1. "La notion de temps, liée à l’anthologique - qui est-on, d’où vient-on, etc. "
    ce serait pas plutôt "La notion de temps, liée à l’ontologique - qui est-on, d’où vient-on, etc. " ?

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    1. Oui, bien sûr !
      Voilà qui est corrigé.
      Merci

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