jeudi 28 août 2014

A Annecy, Alexander Kniazev, Lianna Haroutounian, Géraldine Chauvet, Aquiles Machado et le Philharmonique de Saint-Pétersbourg ont titillé les oreilles des anges

Annecy, Ve Annecy Classic Festival, Cathédrale Saint-Pierre et église Sainte-Bernadette, mercredi 27 août 2014

Annecy, orgue de la cathédrale Saint-Pierre. Photo : (c) Bruno Serrou

Un mois jour pour jour après l’avoir entendu dans le Triple Concerto pour violon, violoncelle, piano et orchestre de Beethoven au Festival de La Roque d’Anthéron aux côtés de Vadim Repin, Nikolaï Lugansky, Kazuki Yamada et l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2014_07_01_archive.html), l’on retrouvait mercredi après-midi Alexander Kniazev, non pas avec son violoncelle mais à la tribune de la cathédrale Saint-Pierre d’Annecy. Cette dernière est pourvue d’un instrument conçu par le Vosgien Nicolas-Antoine Lété installé dans un buffet en deux corps réalisé par les frères Gilardi d’Annecy inauguré en 1842. Cet orgue a été agrandi en 1845 par le même Lété, facteur d’orgues du roi des Français, puis en 1850 et 1861 par les facteurs lyonnais Beaucourt et Vögli, restauré en 1887 par Merklin, classé monument historique en 1972, entièrement reconstruit en 1992 par l’atelier Michel Giroud (Isère) et par l’ébéniste Nillon (Ain). Le positif supprimé en 1887 fut alors rajouté. Doté de trois claviers et de cinquante-sept jeux, l’instrument entièrement reconstruit et ré-harmonisé a été inauguré en novembre 1994 par Louis Robillard.

Annecy. Les mains d'Alexander Kniazev jouant l'orgue de la cathédrale Saint-Pierre. Photo : (c) Bruno Serrou

Alexander Kniazev à l’orgue de la Cathédrale Saint-Pierre d’Annecy

Troquant son instrument de prédilection pour l’orgue de la cathédrale Saint-Pierre d’Annecy, Alexander Kniazev a choisi d’y interpréter une œuvre monumentale conçue pour un clavecin à deux claviers vers 1740 par Jean-Sébastien Bach, les Variations Goldberg BWV. 988, fondées sur une aria empruntée selon la légende par le cantor de Leipzig à son élève Johann Gottlieb Goldberg (1727-1756) alors âgé d’une quinzaine d’années. Exposée d’entrée et reprise à la fin de l’œuvre, l’aria donne lieu à trente variations sur un ou deux claviers adoptant parfois les formes canon, ouverture ou quodlibet, avant d’être réexposée dans le final. Soumises à diverses adaptations, du piano à l’orchestre et jusqu’à l’accordéon en passant par le trio à cordes et la guitare en duo, les Variations Goldberg appartiennent également et en toute logique aux organistes, comme l’attestent les enregistrements de Jean Guillou ou Bernard Lagacé, entre autres. Cette œuvre d’un peu moins d’une heure requiert à l’orgue près de quatre-vingt minutes d’exécution, ne serait-ce qu’en raison des réglages des registrations entre chaque variation. 

Annecy. Alexander Kniazev entouré de ses deux assistants à l'orgue de la cathédrale Saint-Pierre. Photo : (c) Yannick Perrin

Aidé de deux assistants dans ses registrations, Alexander Kniazev a révélé dans dans son propre arrangement pour orgue des Goldberg la source des sonorités de son violoncelle extraordinairement fruitées, amples, généreuses et bouillonnantes. Avec un instrument que Kniazev juge « très français » apparemment réglé environ un demi-ton sous le diapason généralement utilisé aujourd’hui, il a fallu à l’auditeur un temps d’adaptation pour goûter pleinement l’interprétation lente et majestueuse mais colorée de Kniazev, qui n’a fait heureusement aucun da capo, adaptation aidée il est vrai par l’excellente initiative des organisateurs du Festival Heures d’Orgue de la cathédrale Saint-Pierre, partenaire hier après-midi de l’Annecy Classic Festival, qui consiste à diffuser sur écran géant planté à l’entrée du chœur les images captées en direct par trois caméras fixées au-dessus des trois claviers de l’orgue, sur le pédalier et à gauche de l’organiste qui permettent au public de voir les mains et les pieds de l’interprète en train de jouer ainsi qu’une partie de la partition, éléments habituellement cachés au profane et qui font il est vrai partie de la mystique de la musique d’église. Malgré cette diversion, le concert d’orgue a fini par sembler s’éterniser, malgré les puissants moments à l’opulente registration de virtuosité organistique, et c’est avec soulagement que l’on a entendu sonner la réexposition de l’aria de Goldberg qui conclut cette partition emblématique du clavier de Bach…

L’impatience du public a été d’autant plus grande que trente minutes à peine séparaient la fin de ce récital du début du concert suivant, donné dans une autre église, à Sainte-Bernadette, sise à deux kilomètres de la cathédrale.

Annecy. Annecy Classic Festival. Entrée du public en l'église Sainte-Bernadette. Photo : (c) Yannick Perrin

Soirée bel canto à Sainte-Bernadette

Œuvre profane à haute teneur spirituelle, les Variations Goldberg de Bach données en la cathédrale d’Annecy, ont été suivies dans un autre lieu de culte, cette fois l’église Sainte-Bernadette, d’une soirée bel canto, registre d’obédience profane. Même si chacun a au moins une partition d’inspiration religieuse dans son catalogue, l’essentiel de la création des sept compositeurs figurant au programme du second concert du jour, Mozart, Rossini, Donizetti, Verdi, Bizet, Massenet et Puccini étant constitué d’ouvrages scéniques séculiers. Trois jeunes chanteurs déjà en pleine possession de leur art et à la tête d’une carrière largement plus que prometteuse, la soprano arménienne Lianna Haroutounian, la mezzo-soprano française Géraldine Chauvet et le ténor vénézuélien Aquiles Machado, formaient le suc de la soirée.

Annecy Classic Festival. Aquiles Machado (ténor). Photo : (c) Yannick Perrin

Si, personnellement, je n’apprécie guère le genre, je dois reconnaître que je me suis peu à peu laissé séduire par ce concert à trois chanteurs soutenus par un orchestre symphonique enchaînant des morceaux de bravoure d’opéras qui n’ont rien à voir entre eux, d’autant plus lorsqu’il s’agit de faire se succéder les numéros de haute voltige par chacun des intervenants se succédant sur le plateau avant de disparaître pour laisser la place au suivant, et ne jamais chanter ensemble. Or, ce qui tient généralement davantage du numéro de cirque, s’est révélé hier plus musical que de coutume. En raison peut-être de la présence, derrière les chanteurs, d’un orchestre de tout premier plan, le Philharmonique de Saint-Saint-Pétersbourg, à l’effectif de cordes il est vrai réduit (8-6-4-3-1), et jouant seul, suivant le premier violon et les chefs de pupitres, à défaut du chef de la soirée, Fayçal Karoui à qui Yuri Temirkanov a prêté son orchestre et qui brassait l’air à grands gestes façon policier réglant la circulation, comme il a été possible d'en juger sitôt l’ouverture l’Italienne à Alger de Gioacchino Rossini avec laquelle le concert a commencé. C’est à Aquiles Machado qu'est revenu le soin de lancer la soirée belcantiste, avec l’air de Rodolfo « Oh! fede negar potessi » dans Luisa Miller de Giuseppe Verdi, air à la fois simple et suave que le ténor vénézuélien a chanté en force, tout en révélant un réel potentiel. 

Annecy Classic Festival. Lianna Haroutounian (soprano). Photo : (c) Yannick Perrin

Géraldine Charvet lui a succédé dans la cavatine de Rosine « Una voce poco fa » extraite du second tableau du troisième acte du Barbier de Séville de Gioacchino Rossini dans laquelle la mezzo-soprano française a immédiatement imposé son timbre de velours mais pas ses coloratures, qui sont restées trop terrestres. Ce fut ensuite au tour de Lianna Haroutounian, qui, d’entrée, dans l’air « Surta è la notte » extrait du premier acte d’Ernani de Verdi où se sont illustrées des Rosa Ponselle, Maria Callas ou Edita Gruberova, que la soprano arménienne a chanté avec vaillance sans jamais forcer. Ce qu’elle ne fera d’ailleurs jamais par la suite. Aquiles Machado est reparu pour chanter la célébrissime romance de Nemorino extraite de la septième scène du second acte de l’Elixir d’amour de Gaetano Donizetti. Cette fois, le ténor vénézuélien s’est avéré plus sûr de lui et la voix plus épanouie, et ne céda pas au larmoyant, piège dans lequel tombent trop de ses semblables. Puis Géraldine Chauvet est revenue pour la sublime aria de Sextus avec clarinette obligée « Parto, parto, ma tu, ben mio » extraite du premier acte de la Clémence de Titus, ultime opéra de Mozart, dans laquelle elle a démontré le bien fondé du choix du Metropolitan Opera de New York de la distribuer dans ce rôle où elle excelle de toute évidence. Lianna Haroutounian a suivi son exemple en campant une touchante et digne aria « Un bel di vedremo » du premier acte de Madame Butterfly de Giacomo Puccini.

Annecy Classic Festival. Géraldine Chauvet (mezzo-soprano) et Fayçal Karoui. Photo : (c) Yannick Perrin

Après une fébrile ouverture de Carmen de Georges Bizet, Géraldine Chauvet est intervenue la première en seconde partie de concert, vêtue d’une robe-fourreau noire au bas évasé façon gitane ibère pour chanter la Habanera de la même Carmen de Bizet au cours de laquelle elle a pris le chef et la salle sous son aile en roulant des yeux énamourés. Mais au-delà de ce côté aguicheur, sa seule voix eut suffi pour convaincre le public de son aptitude à camper ce rôle à la scène. Aquiles Machado lui a succédé dans l’air déchirant de Rodolfo « Che gelida manina »  extrait du premier acte de la Bohème de Puccini où il s’est imposé par son engagement et sa pure vocalité mais sans le velours et le naturel d’un Luciano Pavarotti, qui excellait dans ce personnage. En revanche, Lianna Haroutounian s’est avérée irréprochable dans le grand air d’Elizabeth du cinquième acte de Don Carlos de Verdi « Tu che la vanità » où elle a imposé son long souffle, son timbre de braise, l’amplitude de sa voix, son large nuancier riche en timbres et en harmoniques, son sens du drame et sa musicalité. 

Annecy Classic Festival. Aquiles Machado (ténor) et Lianna Haroutounian (soprano). Photo : (c) Yannick Perrin

Puis ce fut le retour d’Aquiles Machado pour le fameux air dans lequel Werther évoque un poème d’Ossian « Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps ! » du troisième acte de Werther de Jules Massenet qu’il a interprété sans forcer, sa voix apparaissant fort bien adaptée au rôle. Après l’Intermezzo sur lequel Bizet introduit le quatrième acte de Carmen, Géraldine Chauvet a chanté une voluptueuse Séguedille de ce même opéra, avant un duo final confié à Lianna Haroutounian et à Aquiles Machado dans un ardent « Teco io osto… M’ami, m’ami » du deuxième acte d’Un bal masqué de Verdi. 

Annecy Classic Festival. Lianna Haroutounian (soprano), Aquiles Machado (ténor) et Géraldine Chauvet (mezzo-soprano). Photo : (c) Yannick Perrin

Il a fallu attendre le bis final, repris une seconde fois, pour entendre enfin les trois chanteurs en trio, dans le brindisi du premier acte « Libiamo ne’ lieti calici » de la Traviata de Verdi où il n’a manqué que le chœur pour que la fête soit totale. A l’instar du trio vocal, les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg ont rayonné dans ce finale, comme ils l’auront fait tout au long de la soirée, abstraction faite de quelques brefs accrocs dans un petit nombre de passages solistes, applaudissant avec force gestes démonstratifs leurs brillants partenaires d’un soir.

Le second concert a été retransmis en direct sur Medici.tv, qui en propose le streaming pendant les trois mois qui viennent (www.medici.tv/#!/annecy-classic-festival).

Bruno Serrou

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