mardi 7 juillet 2015

CD : Arturo Benedetti Michelangeli, le magicien du perfectionnisme absolu (intégrale de ses enregistrements Warner)


« J’ai toujours eu pour Arturo Benedetti Michelangeli une immense affection, et je crois que du point de vue esthétique et pianistique, il est le musicien dont je me sens le plus proche, me confiait Aldo Ciccolini en janvier 2001. Je sais que Michelangeli m’admirait, et j’ai appris assez récemment que lorsque j’ai été opéré à cœur ouvert en 1984, il a téléphoné chez moi, où je n’étais pas, c’est mon neveu qui lui a répondu, il était anxieux de ma santé. J’ai trouvé ce geste merveilleux, surtout de la part d’un homme que je n’avais vu qu’une fois à Bologne en 1949, où je faisais mes débuts après le Concours Long/Thibaud. Il a demandé le numéro de téléphone de la clinique, qu’il a appelée. C’était un homme extrêmement mélancolique, triste. Il avait peur de ne pas se plaire. Il était martyr du perfectionnisme à tout prix, et je m’insurge contre ceux qui disent qu’il était capricieux, qu’il annulait les concerts pour un oui ou pour un non. Je ne le fais pas parce que j’ai une autre mentalité, mais je le justifie amplement. »

Arturo Benedetti Michelangeli (1920-1995). Photo : DR

Arturo Benedetti Michelangeli était en effet à la fois d’une élégance extraordinaire, tant morale que musicale et technique, un perfectionniste jusqu’à l’outrance. Autant que pouvait l’être un Glenn Gould, et de façon à peine moins paralysante. Mécontent d’un piano ou de l’acoustique d’une salle, se méfiant du moindre courant d’air, il renonçait à se produire sous le prétexte de ne pas vouloir décevoir son public. Au point de posséder à titre personnel deux Steinway de concert, dont l’un était toujours plus ou moins en révision par ses propres soins, tandis qu’il jouait l'autre dans ses récitals. A l’instar des Ferrari, marque dont il était l’un des plus illustres clients et dont il se plaisait à démonter les moteurs dont il aimait l’exceptionnelle musicalité. Cette exigence pouvait lui couter cher. Preuve en est l’aventure dont j’ai été témoin à l’époque où je travaillais au Théâtre du Châtelet survenue dans les années 1980 au Japon. Alors qu’il était venu accompagné de l’un de ses instruments, il décida d’annuler un récital peu avant de commencer parce qu’il n’était satisfait ni de lui-même ni de la salle. Rentré en Italie, il attendit en vain le retour de son piano, que les organisateurs du concert japonais avaient bloqué à Tokyo en attendant qu’il rembourse son cachet qui lui avait été versé à son arrivée au Japon. Dans l’intervalle, il dut annuler ses récitals, dont celui du Châtelet… Mais cette exigence maladive a toujours été sa caractéristique. En 1948-1949, il interrompit sans crier gare une tournée aux Etats-Unis en raison de l’atmosphère de show business qui l’environnait, et il déclara à la presse : « Ils voulaient que j’agisse comme si j’étais au Cirque Barnum. » En 1986, à Zurich, il refusa d’aller au terme d’un récital en raison de l’air conditionné qui désaccordait son piano… Mais si le nombre de ses apparitions publiques est allé en décroissant, passant de plus d’une trentaine en 1947-1948 à cinq en 1992-1993 - il donna son dernier récital le 7 mai 1993, à Hambourg -, avec une moyenne d’une vingtaine de prestations par an, le pourcentage de ses annulations n’a cru en vérité qu’en raison du faible nombre de ses concerts annuels.

Arturo Benedetti Michelangeli (1920-1995). Photo : DR

Ses mains et ses bras immenses dont il jouait avec une grâce suprême étaient aussi à l’aise sur un clavier qu’aux commandes d’une Ferrari, marque dont il a porté les couleurs par trois fois au cours de la fameuse course sur les routes italiennes, les Mille Miglia. Une passion de la mécanique héritée de ses années de guerre passées aux commandes de chasseurs de l’armée de l’air italienne qui lui valurent d’être arrêté par les nazis, qui s’en prirent à ses mains et à ses bras qu’ils torturèrent lorsqu’ils découvrirent qu’il était pianiste. Il vénérait le son incomparable des moteurs V12 des bolides de la célèbre marque de Maranello capable d’atteindre les notes les plus aiguës et de créer des harmonies incomparables, une symphonie de douze cylindres qu’il écoutait à satiété pour oublier les rigueurs du travail du piano. Un travail sans cesse remis sur le métier, bien que son répertoire fut assez limité, courant néanmoins du XVIIIe siècle de Bach, Galuppi et Scarlatti au XXe siècle de Debussy, Ravel et Mompou. Il émanait de son jeu une grande liberté et son style était éminemment personnel, d’une distinction infinie, donc immédiatement reconnaissable, mêlant romantisme et cérébralité décontractée. Son toucher clair et aérien exaltait des couleurs aux nuances extraordinairement luxuriantes.

Les mains d'Arturo Benedetti Michelangeli. Photo : DR

Né à Brescia le 5 janvier 1920, Arturo Benedetti Michelangeli a commencé l’étude de la musique à 4 ans par le violon, avant de se mettre à l’orgue à 5 ans, et d’opter finalement pour le piano à 10 ans. A 20 ans, il remporte le Concours de Genève. Le président du jury qui n’était autre qu’Alfred Cortot, remarqua qu’il y avait « dans ce garçon du Liszt et du Paderewski ». Après la guerre, il se partagera entre sa carrière de virtuose et celle de pédagogue, exerçant cette dernière notamment au Conservatoire Martini de Bologne. Il dispensait aussi son enseignement réputé hors normes en son domicile de Florence, où il recevait gracieusement ses élèves, élaborant les menus et fixant des horaires stricts, avec des journées de travail débutant à sept heures du matin. Parmi ses étudiants, Martha Argerich et Maurizio Pollini.

Arturo Benedetti Michelangeli (1920-1995). Photo : DR

Pour le vingtième anniversaire de sa disparition survenue à Lugano le 12 juin 1995, Warner Classics a réuni en un coffret de quatorze CD l’intégralité des enregistrements qu’il a réalisés entre 1939 et 1975 devant les micros de Fonit Cetra, Parlophone, Teldec et Warner. Tout commence dans les années de guerre, avec Beethoven (Sonate op. 2/3), Grieg (Pièce lyrique op. 43/5), Bach (Concerto italien BWV 971), Galuppi (le Presto de la Sonate en si bémol majeur), un étonnant Tomeoni (Allegro), Scarlatti (Sonates Kk 9, 11, 27 et 96), Chopin (Berceuse op. 57, Mazurka op. 33/4) suivis de concertos de Grieg et de Schumann avec l’Orchestre de la Scala de Milan dirigé par Alceo Galiera. Malgré la précarité des prises de son, l’on mesure l’énergie, la musicalité inouïes, l’ardente intériorité de cet artiste magnifique qui donne du fil à retordre à un orchestre et à un chef contraints de se surpasser pour répondre à l’extraordinaire maîtrise de la technique et de la pâte sonore de son instrument. Les écueils de la prise de son, même dans les années 1955-1965, n’empêchent pas de goûter sans restriction les infinies beautés que recèlent ses éblouissantes interprétations des concertos de Liszt (Concerto n° 1 avec la RAI de Turin mais solidement dirigé par rien moins que Rafael Kubelik en 1961), Schumann avec la RAI de Rome et Gianandrea Gavazzeni en 1962, Beethoven (l’Empereur avec la RAI de Rome et l’obscur Massimo Freccia, 1960), Haydn (Concerto n° 11 avec la RAI de Turin et Marlo Rossi, 1959), les légendaires Ravel (Concerto en sol) et Rachmaninov (Concerto n° 4) tous deux avec le Philharmonia Orchestra et Ettore Gracis en 1957, le même chef le dirigeant dans le Concerto n° 15 de Mozart en 1951 avec un orchestre de chambre milanais, enregistrement présenté aux côtés des Concertos n° 13 et 23 (l’Andante de ce dernier chante comme nulle part ailleurs) du même Mozart captés en 1953 avec l’Orchestre Alessandro Scarlatti dirigé par Franco Caracciolo. Si la prise de son est meilleure pour la seconde version du Concerto n° 11 de Haydn couplée avec le Concerto n° 4 du même compositeur enregistrés tous deux en 1975, l’accompagnement de l’Orchestre de Chambre de Zurich dirigé par Edmond de Stoutz n’est pas digne de ce qu’offre à entendre l’artiste italien, qui était l’un des très rares pianistes à jouer ces œuvres dans les années 1970.

Arturo Benedetti Michelangeli et sa Ferrari 330 GT en 1964. Le Commandatore Enzo Ferrari évoque le pianiste dans son autobiographie

En revanche, les partitions solistes sont à écouter et à réécouter sans restriction. Si le rendu sonore n’est pas toujours à la hauteur, chaque note, chaque respiration, chaque variation d’intensité atteint une force et une intensité prodigieuse, le sens du phrasé, la richesse du discours, l’unité fabuleuse des interprétations trahissent la richesse et la profondeur de la pensée de ce musicien sans pareils. Ainsi, son sublime Carnaval op. 9 de Schumann enregistré par deux fois, la première à Londres en 1957 la seconde en Suisse en 1975, son récital du 4 mars 1957 au Royal Albert Hall avec au programme quatre Images de Debussy, la Fantaisie en fa mineur op. 49 et la Ballade n° 1 op. 23 de Chopin, la Cancion n° 6 de Mompou et la Valse en mi bémol majeur op. Posth. de Chopin enrichi d’une demi-heure de répétition des pages de Debussy au cours de laquelle Michelangeli demande vigoureusement de ne pas voir le public. D’autres trésors sont proposés, plusieurs Schumann (opp. 26, 68), d’admirables Debussy (des Images, Préludes et le Children’s Corner entier en 1963), d’autres Chopin (Scherzo n° 2, Ballade n° 1, Fantaisie op. 49, trois Valses et trois Mazurkas), des pièces d’Albéniz, Granados, un Marescotti inédit, de superbes Variations sur un thème de Paganini de Brahms enregistrées à Londres en 1948, la Chaconne de la deuxième Partita de Bach arrangée par Ferruccio Busoni, la Sonate Op. 2/3 de Beethoven…

Arturo Benedetti Michelangeli (1920-1995). Photo : DR

Ce substantiel coffret de quatorze disques bien remplis couvrant plus de trente ans de carrière d’un pianiste hors du commun que nous offre aujourd’hui Warner Classics s’avère clairement indispensable autant pour l’amateur de piano que pour le professionnel, car il présente la quintessence d’un musicien d’exception qui a porté l’art de l’interprétation au plus haut degré de perfection.

Bruno Serrou

Arturo Benedetti Michelangeli « The complete Warner Recordings ». 14 CD Warner Classics 0825646154883 

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