lundi 28 décembre 2015

CD : Le legs exceptionnel du Quartetto Italiano, le plus grand des quatuors à cordes italiens créé voilà 70 ans, enfin disponible chez Decca

Photo : (c) Bruno Serrou

A l’occasion des soixante-dix ans du Quartetto Italiano, son éditeur quasi-exclusif, Universal Classics a réuni sous le label Decca (l’essentiel de ses gravures a été publié chez Philips entre 1965 et 1977, mais il fit ses débuts chez Decca de 1948 à 1952 et termina sa carrière discographique chez DG en 1977) en un coffret de trente-sept CDs la totalité de ses enregistrements parus sous les trois labels maison - Decca, Philips et Deutsche Grammophon (sont naturellement absents les enregistrements publiés par sous étiquettes Angel et Columbia au début des années 1960). Un somptueux cadeau poyur les étrennes 2016 à savourer non seulement les prochains mois mais aussi jusqu’à la fin du temps…

Quartetto Italiano à la fin des années 1940 : Paolo Borciani, Franco Rossi, Elisa Pegreffi, Lionello Forzanti. Photo : DR

Fondé en 1945 à Modène sous le nom de Nuovo Quartetto Italiano (Nouveau Quatuor Italien, intitulé qu’il gardera cinq ans) par Paolo Borciani (1922-1985), Elisa Pegreffi (1922-2016), Lionello Forzanti (1913-2009) et Franco Rossi (1921-2006), le Quartetto Italiano compte parmi les plus grands quatuors à cordes de l’histoire. Il est en tout cas l’un des remarquables du XXe siècle. Grâce au disque, son legs est unanimement célébré pour sa sagacité, sa virtuosité, son expressivité pure et sa luminosité inouïe. Ses intégrales Mozart, Beethoven, Schumann, Brahms et Webern sont légendaires, autant que nombre de ses interprétations qui n’ont jamais cessé d’émerveiller, depuis les Quatuors de Debussy et de Ravel qui ont scellé ses débuts chez Philips jusqu’à son enregistrement de 1979 avec Maurizio Pollini du Quintette pour cordes et piano de Brahms, en passant par ses Haydn et, surtout, ses magistraux derniers quatuors de Schubert. Ce qui fait aussi la force de cette formation est son homogénéité et sa commune conception des œuvres abordées dues à la pérennité du groupe, seul le poste d’alto ayant connu plusieurs titulaires : à Lionello Forzanti, membre des Italiano de 1945 à 1947, a succédé pendant trente ans Piero Farulli (1920-2012) de 1947 à 1977, puis, les trois dernières années, Dino Asciolla (1920-1994), de 1977 à 1980.

Quartetto Italiano : Elisa Pegreffi, Paolo Borciani, Piero Farulli, Franco Rossi. Photo : DR

Les Italiano ont donné leur tout premier concert le 12 novembre 1945 à Carpi, Sala dei Mori, avec au programme notamment le Quatuor à cordes en sol mineur de Claude Debussy, et se produisent avant la fin de l’année à Reggio Emilia et Milan. En mars 1946, ils remportent les Concours de l’Académie Nationale de Sainte-Cécile et de l’Académie Philharmonique de Rome. S’ensuivit un concert à Milan et leur première prestation hors de leurs frontières, à la Tonhalle de Zürich. En février 1947, Piero Farulli remplace Lionello Forzati au pupitre d’alto, avec qui ils se produisent pour la première fois à Mantoue, cité lombarde qui vit naître Claudio Monteverdi et qui devient le lieu de résidence permanent du Quartetto Italiano. 

Quartetto Italiano : Paolo Borciani, Elisa Pegreffi, Dino Asciolla et Franco Rossi. Photo : (c) Decca

Cette même année 1947, il fait ses débuts en Autriche et en Angleterre, et donne la création mondiale du Quatuor à cordes n° 9 d’Heitor Villa-Lobos à l’Académie Philharmonique de Rome. Très vite, le quatuor s’impose, en Italie comme à l’étranger, multipliant ses concerts en Europe. Il réalise ses premiers disques dès 1948, pour le label Decca. L’année 1951 marque une étape importante dans l’histoire du quatuor. C’est en effet l’année où il adopte son nom définitif de Quartetto Italiano, mais surtout il rencontre à Salzbourg Wilhelm Furtwängler, qui va donner l’impulsion définitive au développement de sa carrière mais aussi à son style musical libéré de tout académisme, avec ses sonorités élégantes, enjouées, sensuelles, enivrantes, pétulantes de vie et de grâce. C’est aussi l’année de la première tournée américaine qui assure sa position de premier plan parmi les quatuors d’archets durant les trois décennies suivantes.

Photo : (c) Bruno Serrou

Pour aborder cette présentation de ce précieux coffret Decca par les intégrales, commençons par les intégrales. La plus emblématique et essentielle de toutes, est celle des Quatuors de Ludwig van Beethoven réalisée entre 1967 et 1975, tant elle reste inégalée et sans doute inégalable, se présentant comme un véritable Himalaya de l’interprétation de ces œuvres. Elle représente indubitablement le sommet de la littérature pour quatuor d’archets, à laquelle les Italiano donnent un tour quasi symphonique avec leurs sonorités charnues mais fluide et transparentes tant les voix sont aériennes et d’un éclat fulgurant. Sans doute la version absolue de ces seize quatuors à cordes qui constituent l’alpha et l’oméga du quatuor à cordes, à l’instar des cantates de Bach ou des concertos pour piano de Mozart pour leurs genres respectifs. Les Italiano sont les maîtres souverains de la dynamique. Leur jeu naturellement suave et lyrique engendre une interprétation magique, enivrante, épanouie de cette somme. Ils jouent avec autant de puissance et d’énergie que de poésie et de grâce, préservant constamment les chatoyantes beautés de leur sonorité et l’onirisme de leur conception. Seuls dans les derniers quatuors les Busch et, à un moindre degré les Juilliard et les Berg, peuvent leur être comparés, mais les Italiano demeurent sans rivaux quant à l’onctuosité lumineuse des lignes et des timbres. Dès les six quatuors de l’Opus 18, les Italiano tendent vers l’accomplissement des ultimes partitions, donnant ainsi à l’évolution de la pensée de Beethoven une unité et un accomplissement extraordinaire, exaltant la vigueur et la liberté intérieure, le tout étant d’une luxuriante beauté.

Autre intégrale, celle des vingt-trois quatuors à cordes de Wolfgang Amadeus Mozart enregistrés entre 1966 et 1973. Aux côtés des Amadeus, dont le premier violon, Norbert Brainin, est moins sûr et chatoyant que celui de Paolo Borciani, cette somme mozartienne est d’un éclat ineffable, d’une plénitude solaire, d’une souplesse rythmique et technique sans pareils, ce qui permet aux Italiano des tempi plutôt lents, et, malgré une prise de son plutôt réverbérée, la perfection de leur jeu, l’élégance de leur style instillent au son une profondeur et un panache particulièrement voluptueux. Figurent également au sein de ce cursus mozartien les trois Divertimentos KV. 136, 137 et 138, ainsi que l’Adagio et Fugue en ut mineur KV.546.

Le Quartetto Italiano irradie de ses sonorités singulièrement avenantes et radieuses les trois quatuors de Robert Schumann. En plus de leurs qualités intrinsèques de sensualité et de plénitude instrumentale, les Italiano offrent des trois Quatuors de Johannes Brahms des lectures exceptionnelles, aussi délicates que solides, qui corroborent la pensée et le style du compositeur hambourgeois. Il convient bien sûr d’associer à ces exceptionnelles réussites le sublime Quintette pour cordes et piano en fa mineur op. 34, ultime enregistrement du Quartetto Italiano, qui s’est associé pour l’occasion à son compatriote Maurizio Pollini devant les micros de DG en janvier 1979. Les quatre brûlants archets y poussent de leurs sonorités prodigues et charnelles le pianiste italien à puiser jusqu’au plus secret de ses ressources à la fois techniques, toujours sans tâche, sonores et mentales, avivant sa sensibilité et son expressivité.   

Quartetto Italiano : Paolo Borciani, Elisa Pegreffi, Franco Rossi, Piero Farulli. Photo : DR

Ce qui est apparu lors de sa publication comme étranger au répertoire des Italiano, l’intégrale de l’œuvre pour quatuor d’Anton Webern touche par l’ardeur, le naturel, la poésie de l’approche de pages considérées jusqu’à la parution de cet enregistrement en 1970 comme pointillistes, sèches, âpres, surtout sous les archets du Quatuor LaSalle, un peu moins sous ceux du Juilliard Quartet, plus expressif que son compatriote US. Les quatre italiens vivent littéralement chaque note, chaque intention de cette musique, jouant des effets de timbres et d’une différenciation des voix limpide, claire et avenante. C’est avec les Italiano que Webern est devenu un classique du XXe siècle… 

Gravés en 1965 dans leur couplage traditionnel, les Quatuors de Claude Debussy et de Maurice Ravel sont les premiers résultats du contrat d’exclusivité des Italiano avec le label Philips. L’on ne peut ici qu’admirer la virtuosité épanouie entièrement au service d’un lyrisme ardent, la limpidité, le velouté, la franchise des respirations, l’unité de la pensée, le raffinement, la précision, la stupéfiante sensibilité du son.

Mais les Italiano ne s’imposent pas seulement par leurs intégrales. Malgré la concurrence, notamment celle des Busch que Warner Classics vient de rééditer (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2015/12/cd-livre-adolf-busch-et-le-quatuor-busch.html), les Italiano restent la référence également pour les derniers quatuors de Franz Schubert dont ils exaltent une puissance émotionnelle confondante. Plus particulièrement l’intense et bouleversant « la Jeune-Fille et la Mort », qui fut mon tout premier disque des Italiano en 1973, sitôt après les avoir écoutés au Théâtre des Champs-Elysées dans cette même œuvre la veille au soir, mais aussi le Quatuor en sol majeur D. 887, véritable symphonie à quatre d’une lenteur sublimée, tout aussi remarquable, ainsi que le Quartettsatz et le « Rosamunde », dont le moindre détail harmonique est magnifié, les sonorités sublimées, l’interprétation d’une élégance, d’un raffinement, d’une unité et d’une luminosité sans équivalent.

Les Italiano n’ont gravé que sept des quatuors de Joseph Haydn, dont le rare Quatuor à cordes op. 3 n° 5 en fa majeur Hob.III:17 « Sérénade » dont ils rendent merveilleusement la sensualité et la joliesse. Les Quatuors op. 64 n° 5 « l’Alouette » et n° 6 sont délectables, d’un éclat et d’une clarté extraordinaires. Le sentiment de plénitude qui émane de ces interprétations instaure un pur ravissement de l’oreille. Fort heureusement, les Italiano se sont attachés aux trois quatuors de l’Opus 76, « les Quintes », « l’Empereur » et « Lever de soleil », auxquels ils instillent une grâce, une fraicheur et un tempérament ensorcelants, tout en réussissant à préserver un style strict et rigoureux.  

Leur unique témoignage dans Antonin Dvorak, le populaire Quatuor à cordes n° 12 en fa majeur op. 96 « Américain », fait regretter que les Italiano ne soient pas allés plus avant dans l’univers du compositeur tchèque, tandis que le Quatuor n° 2 en ré majeur d'Alexandre Borodine démontre combien l’italianité de ce quatuor d’archets pouvait trouver à s’exprimer dans l’univers slave, autant que dans le chant transalpin d’un Luigi Boccherini dont ils ont magnifié trois des quatuors…

En plus de ces indispensables gravures qui n’ont guère quitté les catalogues sous diverses formes, ce gros boîtier de trente-sept CDs est une véritable aubaine aussi du fait qu’y sont inclus une série d’enregistrements disponibles pour la première fois en France en CD quoiqu'accessibles sous cette forme par e-commerce sous l'étiquette Amadeus que le Quartetto Italiano réalisa dans les années 1948-1952 pour le label Decca. Sont ainsi présentées les toutes premières captations, que sont le Quatuor Op. 64/6 de Haydn et le Quatuor Op. 6/1 de Boccherini enregistrés en 1948, les Op. 18/6 et Razumouvsky n° 1 et n° 3 de Beethoven, les Quatuors n° 2, 19 et 23 de Mozart ainsi que l’Adagio et Fugue en ut mineur KV. 546 et, surtout, le Quintette avec clarinette KV. 581 avec le clarinettiste suisse Antoine de Bavier, les Quatuors op. 64/6 et op. 77/1 de Haydn, le Quatuor n° 2 en fa majeur Op. 41/2 de Schumann et le Quatuor à cordes en mi mineur de Giuseppe Verdi, qu’ils ont si souvent joué au début de leur carrière qu’ils y renoncèrent définitivement par la suite. Ces enregistrements réalisés entre 1948 et 1952 sont proposés dans les cinq premiers volumes de ce coffret à (re)découvrir de toute urgence et qui doit impérativement figurer dans toute discothèque.

Bruno Serrou

1 cofftet de 37 CD « Quartetto Italiano Complete Decca, Philips & DG Recordings », Decca 478 8624 (35h 40mn 58s)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire