jeudi 6 juillet 2017

Pierre Henry, le "pape" de la musique concrète et électro-acoustique est mort jeudi 6 juillet 2017. Il avait 89 ans

Pierre Henry (1927-2017). Photo : DR

Considéré par les jeunes générations comme le « pape de la musique électronique », ce qui le flattait et l’agaçait à la fois, le mettant plus ou moins en porte-à-faux, Pierre Henry a surtout été célébré comme l’un des initiateurs de la musique concrète, inventée par Pierre Schaeffer. Il avait rejoint ce dernier en 1949 au Club d’essai qui devint alors le Groupe de Recherche de Musique Concrète avant de prendre le nom de Groupe de Recherche Musicale (GRM). C’est a contrario de la « musique abstraite », qui repose sur une partition, que le terme « musique concrète » a été inventé, puisqu’il s’agit de fixer un son et des séquences sonores sur une bande magnétique, à les travailler sur divers supports et d’en écouter le résultat via des haut-parleurs.  

Pierre Schaeffer (1910-1995) et Pierre Henri (1927-2017) en studio en 1953. Photo : (c) Radio France/GRM

Authentique musicien de formation classique né le 9 décembre 1927 à Paris, Pierre Henry a commencé très tôt sa vie de musicien. Entré à dix ans au Conservatoire de Paris dans les classes de piano, de percussion et d’écriture puis de composition avec Nadia Boulanger, et d’harmonie avec Olivier Messiaen, il disait s’être lancé dans la carrière de percussionniste « en tapant sur tout ce qui se trouvait à [sa] portée, toutes sortes d’ustensiles, les tables, les tambours, etc. ». Il avait, rappelait-il,  commencé enfant par l’écoute du monde qui l’environnait, au dehors, dans le jardin, comme au-dedans de la maison de ses parents. « J’en suis arrivé au moment de créer un bruit, résumait-il, et je parvins à créer quelque chose d’entièrement nouveau, un son inouï extrêmement complexe et extraordinaire. Au début, je voulais inventer quelque chose d’étrange. » A vingt-deux ans, il rencontre Pierre Schaeffer, qui, après avoir écouté la bande son qu’il avait réalisée pour le film Voir l’invisible, l’invite à le rejoindre au Club d’essai de la Radio télévision française (RTF). Avec son aîné, Il compose en 1950 Symphonie pour un homme seul, œuvre fondatrice de la musique concrète, et devient chef des travaux du Groupe de Recherche sur les Musiques Concrètes (GRMC). En 1953, au Festival de Donaueschingen, il crée Orphée, premier opéra concret, écrit en collaboration avec Schaeffer. Six ans plus tard, il rompt avec son mentor et fonde le premier « home studio » indépendant de France, APSOME (Applications de Procédés SOnores en Musique Électroacoustique) et, en 1982, Son/Ré, qui sera soutenu par le ministère de la Culture et par la Ville de Paris. « Mes sons sont comme des idéogrammes, constatait-il. Ils ont besoin de communiquer une idée, un symbole. Dans mon travail, je suis souvent comme en approche psychologique. C’est pourquoi je réalise une construction dramatique ou poétique, ou une association de timbres, ou encore, tout comme en peinture, de couleurs. Les sons sont partout. Pas besoin de bibliothèque ou de musée. L’infinie richesse de la palette d’un son détermine une atmosphère. J’essaie d’élaborer une « tablature de séries », devenant ainsi une sorte de sériel attardé. Après une période de grande véhémence expressive, postromantique, je pense entrer aujourd’hui dans une période conceptuelle. Ce qui me ramène à mes travaux des années cinquante. » Avec la technique numérique, Henry estimait le son digital contemporain très réaliste, mais aussi très impersonnel. « Ce n’est pas un monde mais un atome, quasi virtuel. »

Pierre Henry (1927-2017). Photo : (c) Christian Rose

Pierre Henry a parcouru le monde pour exécuter ses œuvres, avec la volonté de maîtrise complète de la spatialisation. Novateur dans le domaine de l'exploration du son, défenseur d'une esthétique ouverte, pionnier de la recherche technologique, il a ouvert la voie à une multitude d’univers sonores. A partir de 1995, la jeune génération des « musiques dites actuelles » se réfère à lui pour ses inventions, reprises pour la plupart par les nouvelles technologies. Les musiques rock et pop’ l’intéressent depuis les années 1960, époque où il travaillait avec le groupe Spooky Tooth sur l’affable disque Ceremony entrepris à la suite du succès de Messe pour le temps présent en 1967. Pourtant, il ne s’est jamais reconnu de ce monde. « Ma musique n’a jamais été vraiment électronique, mais électro-acoustique. Si bien que cette reconnaissance me laisse un peu froid. Un créateur ne recherche pas le succès immédiat. Je n’ai pas le temps de m’intéresser à cette musique, et je m’en tiens à mes propres formules. Je pense que cette musique est de plus en plus polluée, et je constate qu’elle ne se fonde que sur un seul son ; un simple son, toujours et partout ; un son standardisé. »

Pierre Henri et quelques-unes de ses bandes magnétiques. Photo : DR

Admirateur de Richard Wagner et du chorégraphe Maurice Béjart, qui a utilisé dès 1955 la Symphonie pour un homme seul composée par Pierre Henry et Claude Schaeffer et avec qui il parcourra le monde comme ingénieur du son et pour qui il composera quinze ballets, dont la fameuse Messe pour le temps présent, Henry aimait la théâtralité de la musique, qu’il voulait allégorique. Outre Béjart, il a travaillé avec les chorégraphes Georges Balanchine, Carolyn Carlson, Merce Cunningham, Alwin Nikolaïs, Maguy Marin. Parmi ses musiques de films, L’Homme à la Caméra de Dziga Vertov. Il a également réalisé des performances avec les plasticiens Yves Klein, Jean Degottex, Georges Mathieu, Nicolas Schöffer, Thierry Vincens. 

Pierre Henri (1927-2017). Photo : DR

Jusqu’à la fin, il a poursuivi ses expérimentations au gré de créations comme Objectif Terre (2007), Dieu à la maison (2009), le Fil de la Vie (2012), enfin, Continuo ou Vision d’un futur (2016), commande de la Philharmonie de Paris. En septembre dernier, malade, il n’avait pu participer à la création à Strasbourg de ses Chroniques terriennes, où il fut remplacé le 23 septembre, durant le week-end d’ouverture du Festival Musica, par son ami Thierry Balasse à la console. La mort le fascinait - plusieurs œuvres évoquent le passage de la vie au trépas, le Voyage, le Livre des Morts Egyptien, le Livre des Morts Tibétains. « La mort, disait-il, est un grand sujet pour une œuvre. Je préfère la naissance, mais, du point de vue artistique, je préfère la notion de mort à celle de naissance. »

Pierre Henry est mort à l’hôpital Saint-Joseph à Paris ce jeudi matin. Il avait 89 ans.

Bruno Serrou

La totalité de la musique de Pierre Henry est disponible sur CD chez Philips/Decca-Universal


Article paru dans le quotidien La Croix daté vendredi 7 juillet 2017

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