lundi 19 mars 2018

Erich Wolfgang Korngold (1897-1957). Un Viennois à Hollywood


Erich Wolfgang Korngold (1897-1957). Photo : DR

Erich Wolfgang Korngold, comme son nom l’indique ainsi que la première partition qu’il présenta à Gustav Mahler, avait tout pour transformer ce qu’il touchait en or. Né à Brünn (Brno, capitale de la Moravie, ville où naquit et travailla Leoš Janáček) le 29 mai 1897 dans une famille de commerçants juifs, fils de Julius Korngold, avocat et critique musical qui devait succéder en 1901 à Eduard Hanslick qui l’y avait appelé au quotidien Die Neue Freie Presse, est un enfant prodige. Dès l’âge de cinq ans en effet il avait commencé à jouer du piano, avant que son père ne le confie à Erich Lamm pour qu'il lui apprenne le piano et la théorie. L’enfant révéla presque aussitôt un don d’invention mélodique proprement stupéfiant que son père allait avoir à cœur de développer. Il se plaindra plus tard de n’avoir jamais eu envie de composer mais de ne l’avoir fait que pour faire plaisir à son père. Pourtant, Bruno Walter, qui habitait l’étage au dessus de la famille Korngold, se souviendra des talents pianistiques et compositionnels du jeune garçon, qu’il entendait jouer et travailler son piano «à longueur de journée». 

Erich Wolfgang Korngold à l'âge de 14 ans. Photo : DR

A treize ans Korngold verra son ballet Der Schneemann monté par Félix Weingartner à l’Opéra de Vienne, alors que la première de ses trois sonates pour piano, la Sonate n° 1 en ré mineur de 1908/1909 avait déjà séduit Arthur Schnabel qui allait la jouer dans toute l’Europe. En 1912, Richard Strauss est à son tour subjugué par l’extraordinaire maturité de ses deux premières pièces pour orchestre, la Schauspiel Ouverture op. 4 (1911), créée par Arthur Nikisch à Leipzig, et la Sinfonietta op. 5, créée par Weingartner à Vienne. Plus tard, Giacomo Puccini avouera publiquement son émerveillement devant son premier opéra, Violanta op. 8 (1914-1915, créé en 1916). Mais après avoir composé en 1920 son chef-d’œuvre, Die tote Stadt op. 12 qui sera créé simultanément à Hambourg et à Cologne, Korngold n’obtiendra plus jamais de succès comparable à celui-ci. Après avoir enseigné à la Staasakademie de Vienne, il émigre à Hollywood en 1934 à la suite de l'Anschluss, et se met à composer exclusivement des musiques de film, ainsi que de rares œuvres purement instrumentales.

Erich Wolfgang Korngold dirigeant une bande son à la Warner Bros. Photo : DR

Admirateur de Gustav Mahler, le père de Korngold songea à lui demander des conseils éclairés pour la formation de son enfant prodige. «C’est ainsi, racontera Julius Korngold dans ses mémoires, que, un beau jour de juin 1906, je me suis rendu en pèlerinage dans l’appartement de Mahler avec mon petit compositeur qui disparaissait presque sous un grand chapeau de paille. Erich a joué la cantate Gold par cœur, comme il allait toujours le faire avec toutes ses partitions, même les plus complexes. Mahler était appuyé au piano, le manuscrit à la main, et suivait le texte. Mais il n’est pas resté longtemps immobile et s’est mis à arpenter la pièce de long en large, avec le rythme boiteux qu’il adoptait lorsqu’il était agité. Il a répété plusieurs fois : “Un génie ! La construction mélodique, la maîtrise formelle et surtout l’harmonie révolutionnaire l’avaient totalement captivé : “Confiez ce garçon à Zemlinsky comme élève ! a-t-il conseillé avec force. Surtout pas de conservatoire, pas d’exercice militaire ! Avec un enseignement libre, il pourra apprendre chez Zemlinsky tout ce dont il a besoin !”» Ce qui fut fait sans attendre, et, en 1909, l’enfant jouera à Mahler une Passacaille fondée sur un motif de Zemlinsky qui deviendra bientôt le finale de la Sonate n° 1 en ré mineur pour piano. Après une visite de la famille Korngold à Toblach où il passe ses vacances de l’été 1908, Mahler note qu’après le départ du groupe «nous avons parlé pendant de longues heures du génie incroyable d’Erich.»
Erich Wolfgang Korngold et son épouse Luzi durant une traversée de l'Atlantique vers Vienne, en 1954. Photo : (c) Jewish Museum, Vienne

La même année 1909, Erich attire l’attention de Richard Strauss, Engelbert Humperdinck, Arthur Nikisch, le critique viennois Arthur Seidl, si bien que son père finit par accepter que trois des œuvres achevées de son fils soient publiées chez Universal, à Vienne, la pantomime Der Schnnemann (Le bonhomme de neige), six Pièces de Caractère sur Don Quichotte et la Sonate pour piano. Cependant, il exigera que l’édition soit hors commerce et “destinée exclusivement aux musiciens et aux mélomanes”. Félix Weingartner, le directeur de l’Opéra que Korngold père a pourtant si violemment attaqué dans les colonnes de la Neue Freie Presse, sera tellement impressionné par Der Schneemann qu’il voudra monter l’ouvrage à l’Opéra de Vienne. Zemlinsky va donc accepter d’orchestrer pour la scène une partition écrite à l’origine pour deux pianos, profitant de l’occasion pour apprendre à l’adolescent la technique de l’instrumentation. L’œuvre sera créée en présence de Mahler à la Hofoper le 4 octobre 1910, jour de la fête de l’Empereur dans le cadre d’une soirée de gala donnée en l’honneur du roi des Belges et dirigée par Franz Schalk, Karl Godlewsky dansant le rôle principal. Depuis le début de cette année 1910, Erich travaillait sur un Trio qui allait devenir son opus 1 officiel dont il n’a pas parlé avec son maître? Zemlinsky allait bientôt quitter Vienne pour Prague (1911), ce qui devait profondément affecter l’enfant. Son père choisira pour le remplacer l’académique compositeur Hermann Grädener, ami de Brahms. Avec lui, il va surtout travailler l’écriture chorale, alors qu’il étudie la direction d’orchestre avec Ferdinand Löwe et Oskar Nedbal, et prend des leçons d’analyse et de théorie générale avec Karl Weigl.

Paul Dukas, qui rencontre le jeune Korngold à Salzbourg où son père l’a emmené passer l’été, est ébloui, Dukas à qui, lui-même accompagné de Camille Saint-Saëns, l'enfant jouera à Vienne sa Sonate pour piano, le vieux maître écarquillant des yeux de stupeur au fur et à mesure de l’exécution de l'oeuvre. Un mois après la première de Der Schleemann, le Trio avec piano op. 1 est créé à son tour par Arnold Rosé, Friedrich Buxbaum et Bruno Walter. L’année suivante, deux pages orchestrales sont programmées par l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig, puis par le Philharmonique de Vienne, la Schauspielouvertüre op. 4 et la Sinfonietta op. 5

Dès avant sa vingtième année, Korngold aborde le genre musical pour lequel il semble le plus doué, l’opéra. Composées avant 1914, ses deux premières partitions lyriques, Der Ring des Polykrates op. 7 (1913) et Violanta op. 8 (1914-1915) sont créées à Munich le même soir du 28 mars 1916 sous la direction de Bruno Walter, puis reprises par l’Opéra de Vienne, avec respectivement les grandes sopranos Lotte Lehmann et Maria Jeritza. Lorsque son opéra le plus populaire, Die tote Stadt (La ville morte, 1916-1919), est créé à Vienne, le jeune maître n’a que vingt-deux ans. Hélas, ce destin météorique ne sera plus par la suite qu’une longue décadence qui le conduira jusqu’à Hollywood. C’est là qu’il terminera sa carrière comme compositeur fêté de musiques de film.

Une page de Die tote Stadt d'Erich Wolfgang Korngold. Photo : (c) Universal Edition, Wien

Die tote Stadt est donné ensuite à Berlin, dirigé par le jeune George Szell, la distribution ne réunit pas moins que Lotte Lehmann, dans le double rôle de Marie/Marietta, et Richard Tauber, duo que le disque a opportunément préservé dans le Mariettas Lied (Glück, das mir verlieb), tout comme Lehmann le fera de son autre opéra fétiche de Korngold, Das Wunder der Heliane op. 20 (1923-1926), enregistrant l’air d’Heliane Ich ging zu ihm, rôle qu’elle chanta dès 1928 à Vienne avec Jan Kiepura. «Je me souviens, écrivait Lehmann, que les répétitions de Wunder der Heliane m’étaient plutôt pénibles parce qu’il me fallait apparaître dans le premier acte presque nue, dans la scène où, selon le vœu du ténor, je devais me déshabiller – mais c’était fait si discrètement que je ne pense pas que quiconque ait été choqué. Aujourd’hui plus personne ne rougirait.»

En avril 1940, un compositeur allemand de sinistre mémoire, Paul Graemer, critiqua Lotte Lehmann pour avoir chanté une pièce de Korngold, «pour devenir populaire». «Maintenant, continuait-il, Korngold est fini, tout comme sa popularité ; nous sommes de nouveau Allemands et purs». Appelé sous les drapeaux en  1917 où il sert dans l’orchestre d’un régiment d’infanterie, Korngold donne la création de La ville morte en 1920, puis il achève en 1921 les Lieder des Abschieds op. 14 pour contralto et orchestre, arrange en 1923 Une Nuit à Venise de Johann Strauss pour le Theater an der Wien, épouse Luise von Sonnenthal en 1924, ce qui le conduit à diriger et arranger des opérettes pour assurer les revenus du couple. En 1927, il crée Das Wunder der Heliane (Le miracle d'Eliane) qu’il considère comme son œuvre la plus importante, mais qui ne devait malheureusement pas connaître le même succès que son opéra précédent. La même année, il est nommé professeur à l’Académie de musique de Vienne. 1929 marque les débuts de sa collaboration avec Max Reinhardt sur une nouvelle production de La Chauve-Souris à Berlin. En 1932, tout en commençant la composition de l’opéra Die Kathrin op. 28 (1932-1937), il donne la création de Baby-Serenade, où pour la première fois il incorpore des éléments du jazz dans son propre style. De 1934-1935 date son premier séjour aux Etats-Unis. Il y arrange la musique de Mendelssohn pour la version filmée de Max Reinhardt du Songe d’une nuit d’été. Lors de son deuxième séjour aux USA, 1935-1936, il écrit des musiques de film pour Paramount et Warner. Anthony Adverse remporte un oscar pour la meilleure musique de film en 1936. 1937, première du cycle de mélodies Unvergänglichkeit, mais l’intérêt du public viennois décline, la situation politique en Autriche se détériore dangereusement pour Korngold.

L'affiche de The Adventures of Robin Hood, musique d'Erich Wolfgang Korngold, 1938. Photo : (c) Warner Bros

De retour à Hollywood en 1938, Korngold est pris par surprise par l’Anschluß, ce qui le pousse à décider de collaborer régulièrement avec le cinéma. Sa musique pour Les Aventures de Robin des Bois lui vaut un deuxième Oscar. Néanmoins, l’Europe ne l’oublie pas encore puisque son opéra Die Kathrin est créé à Stockholm le 7 octobre 1939. Puis, jusqu’en 1946, il ne se consacre plus qu’à la musique de film – il participera au total à vingt-deux films entre 1934 et 1955 –, utilisant ses revenus pour aider nombre de réfugiés. Avec Max Steiner, il représente un nouveau style musical à Hollywood : la musique très illustrative mais indépendante qui intervient/survient en partie dans l’histoire en exprimant une atmosphère et en introduisant des leitmotive. A partir de 1945, il retourne à la musique classique, avec la création en 1946 du Concerto pour violoncelle et orchestre en ut op. 37 (1946) et, en 1947, du Concerto pour violon en ré majeur op. 35 (1937-1939/1945) dédié à Alma Mahler-Werfel, deux partitions inspirées de musiques de film, tout en commençant ce qui sera sa dernière œuvre majeure, la Symphonie en fa dièse op. 40 qu’il achèvera en 1952.

Photo : DR

En 1949, retour à Vienne, où la Sérénade Symphonique pour orchestre à cordes op. 39 (1947-1948) créée par Wilhelm Furtwängler connaît le succès. Mais d’autres exécutions d’œuvres de Korngold sont pauvrement accueillies, tant de la part du public que de la critique, si bien qu’en 1951 il retourne aux USA, où la comédie musicale Die stumme Serenade op. 36 (La Sérénade silencieuse, 1946-1950) est créée à la radio, avant d’être donnée à la scène en Europe en présence du compositeur en 1954, où il supervise l’enregistrement de sa dernière musique de film, Magic Fire, de William Dieterle, biographie de Richard Wagner dont il arrange la musique et dans lequel il tient le rôle de Hans Richter. En 1957, alors qu’il élabore une nouvelle symphonie et un opéra d’après Grillparzer, Das Kloster bei Sendomir, il meurt le 29 novembre des suites d’une thrombose cérébrale.

Erich Wolfgang Korngold en 1918. Photo : DR

C’est au cours de l’été 1918 que Korngold, alors en pleine gloire de ses vingt ans, compose à la demande de la Volksbühne de Vienne une musique de scène pour la comédie de William Shakespeare Much ado about nothing (Beaucoup de bruit pour rien) op. 11, en allemand Viel Lärm um nichts, dans laquelle Berlioz avait déjà puisé la thème de son ultime ouvrage scénique Béatrice et Bénédict. Dédiée à Egon Pollak, la musique de scène compte quatorze numéros - Ouverture, “Don Juan”, Mummenschanz (Hornpipe), Festmusik, Lied des Balthasar, Gartenmusik (Scène du jardin), Intermezzo, Hopzapfel und Schlehwein (Marsch der Wache) – Verhaftung, Mädchen im Brautgemach (Jeune fille dans la chambre nuptiale), Kirchenszene, Holzapfel und Schlehwein (Marsch der Wache) (Dogberry et Vergès (Marche des gardes), Trauermusik, Intermezzo, Schlußtanz. Mais, compte tenu du tour aussi somptueux qu’onéreux de la production, ce spectacle ne sera créé que le 6 mai 1920 au Théâtre du Palais de Schönbrunn. Mais, emporté par le succès et pressentant un nouveau triomphe, il avait déjà dirigé à la tête du Symphonique de Vienne, dès le 24 janvier 1920, une suite pour orchestre de chambre. Et, de fait, cette suite est l’une des pages les plus jouées de Korngold, particulièrement aux Etats-Unis. Il faut dire que Viel Lärm um nichts regorge d’une musique d’une veine légère, toute de charme et de sensibilité. Après l’ouverture, Jeune fille dans la chambre nuptiale fait figure de délicat intermède lyrique, dont l’ambiance n’est pas sans évoquer celle de la seconde Nachtmusik de la Septième Symphonie de Mahler. Dogberry et Vergès (Marche des gardes) renvoie dans la pièce de Shakespeare à l’entretien des deux «officiers imbéciles» avec les gardes de nuit, d’où l’allure de marche lente et le caractère légèrement grotesque. Suit un nouvel épisode lyrique, l’Intermezzo (Scène du jardin) dont l’enjôleuse mélodie est devenue célèbre grâce à maintes transcriptions. Cette jolie partition se termine par une Mascarade (Hornpipe), page entraînante dominée par l’éclat des cors, qui s’évanouit inopinément en un pianissimo doucement alangui avant le vif sursaut final. Korngold réalise aussi, sous le titre Vier Stücke, une version pour violon et piano - Mädchen im Brautgemach, Holzapfel und Schlewein (Marsch der Wache), Gartenszene, Mummenschanz (Hornpipe) - créée le 21 mai 1920 à Vienne par Rudolf Kolisch (violon) et Erich Wolfgang Korngold (piano), à laquelle il convient d'ajouter une autre transcription pour piano solo de trois morceaux (Jeune fille, Dogberry et Vergès, Mummenschanz).

Bruno Serrou

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